Roger Edgar Gillet 1924 ‑ 2004
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Musée des beaux‑arts de Rennes La grande dérision

27 juin au 20 septembre 2026

Cette exposition était au Musée Estrine du 14 février au 7 juin 2026
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Elle a été conçue par les deux commissaires : Élisa Farran, directrice du musée Estrine de Saint Rémy de Provence et Claire Lignereux, responsable art moderne et contemporain du Musée des beaux‑arts de Rennes.

Le catalogue est disponible dans les deux musées et en librairie :
Roger Edgar Gillet, La grande dérision, éditions Liénart.
Textes : Élisa Farran, Claire Lignereux et Mara Hoberman, historienne de l'art.
192 pages. 30 €

Quai Zola
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Roger Edgar Gillet La grande dérision

« Je ne crois pas au scandale mais à la dérision. J’ai l’impression que tout est dérisoire. On ne sait pas ce qui restera de l’homme et on ne peut pas le savoir. C’est ça la grande dérision ! Et j’aime bien rire des choses… pour ne pas avoir à en pleurer. » (Roger Edgar Gillet, interview en juillet 1999)

Roger Edgar Gillet (Paris, 1924‑Saint‑Suliac, 2004) est un artiste emblématique de la peinture de la deuxième moitié du 20e siècle français et pourtant peu connu du grand public. Cette exposition, produite en partenariat avec le Musée Estrine de Saint‑Rémy‑de‑Provence, constitue la première rétrospective d’envergure réalisée par des musées depuis le décès de l’artiste.

Dans le contexte du Paris d’après la Seconde Guerre mondiale, Gillet débute sa production dans le mouvement de l’abstraction informelle. Ce mouvement artistique veut rompre avec la figuration ‑ c’est‑à‑dire la représentation d'un sujet reconnaissable comme un personnage ou un objet ‑ et se concentre plutôt sur les effets que peut produire la peinture par des empâtements, des projections de couleurs, ou des taches sur la toile. Gillet travaille ainsi la peinture au couteau, en surfaces épaisses, et expérimente des compositions complexes en jouant avec les effets expressifs de la peinture.

Au début des années 1960, il assume pleinement le retour à la figuration, par besoin d’affirmer la force du regard humain. Sa production explore alors les genres traditionnels de la peinture : portrait, paysage, nu, scènes de groupe ‑ mais chaque sujet est passé au crible d’un humour ravageur. Ainsi l’artiste parvient‑il à proposer ce que pourrait être une peinture d’histoire du 20e siècle, à la fois désenchantée, ironique et férocement jubilatoire.

Installé en Bretagne, près de Saint‑Malo, Gillet réalise à la fin de sa vie une série de Tempêtes dans laquelle il trouve une ligne de crête entre abstraction et figuration, dans un ultime mouvement de pendule parmi les incessants allers‑retours qui marquent sa pratique. Récalcitrant à toute classification, Gillet déclarait : « l’important, c’est de perturber le regard ».

L’exposition se déploie aussi au Musée des beaux‑arts ‑ Maurepas, situé à trois stations de métro d’ici, avec une approche thématique qui fait entrer les œuvres de Gillet en dialogue avec les collections du musée.
Les années 1950 une aventure abstraite La trajectoire artistique de Roger Edgar Gillet commence au début des années 1950, à Paris. De sa formation à l’école Boulle puis à l’École nationale des arts décoratifs, il garde un goût pour le travail bien fait et une maîtrise du métier qu’il va garder durant toute sa carrière.
Gillet s'inscrit d’emblée dans le courant de l'abstraction dite « informelle » ou « lyrique » : le geste du peintre zèbre la toile en créant une composition abstraite et expressive, marquée par des lignes et des signes quasiment calligraphiques. Gillet mise sur une gamme de couleurs restreinte, mais travaille énormément les effets de matière de la peinture. Il rencontre rapidement le succès en France comme à l'étranger, avec des expositions à Lille, Paris, Bruxelles puis Milan : il est vu par plusieurs critiques comme l'un des peintres les plus prometteurs de sa génération. En 1955, il remporte le prix Catherwood, qui lui octroie une bourse pour voyager aux États‑Unis, où il rencontre Jackson Pollock.
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A_1633 Claire Lignereux
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Les années 1960 Tyranniser le portrait « J'ai envie de dire que j'aime bien tyranniser les portraits. […] Je ne déforme pas les visages par plaisir de déformer. Je les déforme pour arriver au maximum de l'expression. »

Après 1962, la peinture de Gillet est résolument figurative, s’attachant à représenter des personnages. Il dépeint toutefois des êtres humains à l'apparence incertaine, globuleuse, parfois à la limite du monde animal. S'arrêtant à mi‑parcours entre l'informe et la forme, les toiles donnent à voir des créatures qui s'extirpent à peine du magma pictural. La grande toile La Cène, qui s'inspire de la célèbre fresque de Léonard de Vinci à Milan, apparaît comme le manifeste de cette nouvelle représentation. L’artiste donne de l'humanité une image à la fois vulnérable et grotesque, teintée d'une ironie acerbe. En peignant de grandes scènes aux multiples personnages, des nus féminins ou encore des individus en buste, Gillet se confronte à l'histoire de l'art.
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A_10970 Claire Lignereux
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Les années 1970 Comédie humaine, comédie urbaine La production de Gillet explore les genres traditionnels de la peinture, comme le portrait ou le paysage. Sa réflexion sur les vues urbaines se nourrit de ses nombreux trajets à travers les « villes nouvelles » qui sont construites entre Paris et Sens, puisqu’il s’installe dans l’Yonne avec sa famille en 1971. Il développe ce thème jusque 1976 dans une trentaine de tableaux. Les paysages urbains qu’il peint ressemblent à des tuyauteries gigantesques, des termitières ou de vastes dédales. Ces villes tentaculaires donnent une vision troublante des mondes civilisés et les habitants en sont paradoxalement absents. Comme toujours dans la peinture de Gillet, chaque sujet est passé au crible d’un humour féroce. Ses œuvres dépeignent la société mise en scène comme une vaste comédie humaine, dévoilant selon les mots de l’artiste « comme dans un reflet, l’absurdité, le baroque, le cirque de la société dans laquelle nous évoluons ». Gillet livre ainsi une peinture d'Histoire anti‑héroïque, en guise d’antidote à toute utopie trop naïve.
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B_8021 Claire Lignereux
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Les années 1980 1990 La Bretagne La production de Gillet à la fin de sa carrière est fortement marquée par la Bretagne, où il 1958, Gillet et son épouse avaient acheté une ferme à Saint‑Ideuc, près de Saint‑Malo, pour y résider l'été. Ils fixent ensuite leur choix sur Saint‑Suliac, dans l'estuaire de la Rance, où ils achètent une maison dans laquelle ils vivent à plein temps à partir de 1991, jusqu'au décès de Gillet en 2004. Dès la fin des années 1980, les tableaux de foules indistinctes appelés Mutants et Marche des oubliés font fréquemment figurer des pieux qui rappellent les brise‑lames de la plage de Saint‑Malo. Dans les années 1990, la série des Tempêtes et des Bateaux ivres capte les impressions du littoral breton. À la limite de l'abstraction, ces œuvres exécutées rapidement renouent avec l'énergie du geste pour mieux traduire la force des éléments naturels.
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B_18654 Claire Lignereux
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Gillet et ses maîtres « Je suis un homme de musées, je me balade toujours dans les musées, le Louvre je le connais… »

L'œuvre de Gillet entretient un constant dialogue avec l'histoire de la peinture européenne et l'exemple des « grands maîtres » du 16e au 20e siècle. Les tableaux et estampes de Rembrandt sont une référence incontournable pour lui : il s’inspire de ses œuvres pour les forts contrastes lumineux qui caractérisent le clair‑obscur. Certains tableaux de Gillet reprennent explicitement des modèles connus, comme La Cène qui cite la célèbre fresque de Léonard de Vinci. De même, la toile Les Fusillés réinterprète un tableau de Francisco de Goya. Les dessins faits par Gillet sont tout particulièrement révélateurs : ils indiquent quels tableaux il regarde, et comment il se les approprie, en retenant le plus souvent les jeux de lumière, les grandes lignes de composition et l'enchevêtrement des corps.
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C_17 Claire Lignereux
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Maurepas
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La figure humaine a une importance centrale dans les tableaux de Roger Edgar Gillet. À partir de la fin des années 1950, le peintre cherche à traduire sur ses toiles la force d’un regard, l’expressivité d’un visage. Ce sujet va l’occuper tout au long de sa carrière. Il livre une galerie de portraits de personnages‑types : femmes élégantes, juges en robe rouge, musiciens, vieilles paysannes… Ces tableaux donnent une vision ironique de la société, traduisant l’idée que la civilisation humaine est une vaste parade de rôles codifiés. Mais à bien y regarder, ce n’est pas seulement la société contemporaine qu’il réinterprète avec humour : c’est aussi la tradition picturale. Chacun de ses tableaux vient revisiter une iconographie bien ancrée dans l’histoire de l’art. C’est ce que démontre cet accrochage, en faisant dialoguer à chaque fois un tableau de Gillet avec des œuvres issues des collections du Musée des beaux‑arts de Rennes.
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photos : Nicolas Pfeiffer
les vignettes avec des coins arrondis correspondent à des panoramiques sphériques