Roger-Edgar Gillet

1924 - 2004

présentation

Roger-Edgar Gillet, la peinture dans la tête


Il ne peut plus peindre à cause de ses yeux, mais Art Paris vient d'accueillir plusieurs de ses toiles, dont "Le Prétoire". Et la galerie parisienne Guigon lui consacre une exposition.

Il vit à Saint-Suliac (Ille et Vilaine), où ses yeux l'empêchent de peindre. Roger-Edgar Gillet, donc, peint et joue aux échecs de tête. Paris vient d'accueillir deux expositions de ce phénomène généreux, truculent, libre (l'une à Art Paris, du 25 au 29 septembre, l'autre en cours à la galerie Guigon). L'expressionnisme ? Un matiérisme charnu ? Gillet dans tous ses états et son goût puissant de la dérision.

Solide, gaillard, une gueule de cinéma, sans souci de l'importance ni de la propriété : Roger-Edgar Gillet dans ses terres. Un des phénomènes de la peinture : "Ne vous inquiétez pas, il y aura toujours des peintres pour peindre." Saint-Suliac est entre Châteauneuf et Saint-Malo. Depuis Rennes, le paysage vif, vert, virevoltant, semble immobile. Le ciel dément. A la verticale du village où rêve Gillet, le ciel est intéressant.

En approchant de la côte, on passe d'un ciel de traîne ornementé de cumulus à la brume brillante. Quand l'Europe rôtit, ici il fait frais. Senteur d'huîtres et de varech. Dans Saint-Suliac muet, inondé de lumière, les maisons de pierre brune et fleurie s'alignent ; portes grandes ouvertes sur la rue. Au fond d'un couloir, une carcasse tangue, la main en visière : "C'est ici. Entrez. - Je vous croyais aveugle. - Je ne peux plus travailler, mais il me reste quelques angles de vue floue. Je peins dans ma tête ou alors, je joue aux échecs. Je barbouille, ça donne les mêmes sensations. Mais je ne reconnais rien à dix mètres. Ça, c'est emmerdant. Je peins avec la nuit."

Le visage est lointain, la moustache superbe, le favori en bataille. Certaine maigreur gagnée sur les puissances de l'âge, et ce qui danse là, dans la voix, la vie, le regard qui se débrouille : "Vous venez pour un portrait ? Appelons ça, comme Vlaminck, "portrait avant décès"." La maison est sobre, on y est bien. Thérèse est là, à côté depuis toujours. Thérèse se souvient à sa façon. Et, tout l'après-midi, gais, chaleureux, un fils ou une fille ou quelque petit-enfant, sortis d'une collection inépuisable, avec tous la même considération pour celui qu'ils appellent Gillet.

On ne s'est pas vus depuis des fêtes insensées à Sens, en 1978-1980. Berrocal (compositeur) et Potage (peintre) "organisaient" le plus déglingué des rassemblements incandescents : Sens Music Meetings. Comment en est-on arrivé à la mièvrerie poussive des "festivals", personne ne sait. A Sens, Gillet et Thérèse inventent les "afters". Les fêtes commençaient après. Après quoi ? Après la fête.

Gillet désormais peint sans couleur : "D'ailleurs, regardez Marfaing, le blanc et le noir lui suffisaient. Vous savez ? Rembrandt disait : donnez-moi de la boue, je vous fais de la chair de femme." Et la petite toile, là-bas, Le Podium, sous l'escalier ? : "C'est un truc que je n'aime pas. Vous savez, on ne fait pas que des chefs-d'œuvre dans sa vie, heureusement, du reste." Il allume une cigarette bleue. Son pull ras-du-cou, ses pantoufles, ses chaussettes, le pantalon ne sont pas récents. Ils usent la beauté des laines qu'ils ont eue. "On fait quoi ? Dix toiles, dans sa vie ? Il se passe des six mois sans qu'il se passe rien. Et puis le tableau se fait en dix minutes. Le principe, c'est d'être toujours dans l'atelier, prêt. Peindre, c'est emmerdant finalement. On passe deux heures à jouer aux échecs, à griller des clopes, on se salit les mains, on finit au bistrot... on ne peut pas s'en empêcher."


L'ÉTHIQUE DANS LES TITRES

Le romantisme de l'art ? Il n'y croit pas une seconde. Il ne croit pas à qui peindrait pour soi, sans souci : "J'ai un collectionneur, Janssen, il a 128 toiles de moi. Il se fera enterrer avec sa préférée, Le Règne végétal." Près de la fenêtre, il dégotte Le Tiers-Monde : "Celui-là, on a voulu me l'acheter cent fois. C'est une toile de 1966, mon chef-d'œuvre. Pourquoi ? D'abord parce qu'il est très bien peint. La matière est indestructible, il n'y a pas le moindre repentir. C'est un tableau qui se comporte bien. Il est fait comme ça : on dirait un coup d'épée. Il vieillit parfaitement."

Le regard vers le haut, à l'affût de la lumière, il cueille des souvenirs : "Il y a un tableau de Tal Coat, c'est moi qui ai mis sa signature. Un jour, je fais un truc grand comme ça, un 30 X 20, tout le monde le veut, je ne sais pas où il a fichu le camp, au Moma peut-être, on me serinait "T'as donc un De Staël ?"." Charles Delaunay, Alechinsky, Fromanger, Maurice Ronet avec qui il peignait ou cuisinait... Gillet a l'amitié têtue. Rebeyrolle lui fit cadeau d'un âne nommé Tito. Lauréat de la bourse Catherwood en 1955, il va écluser ses dollars aux Etats-Unis et fait venir Thérèse.

La double énigme de Gillet, ce sont ses visages sans nez, flou entre forme et informe, trous de narines sans arête ou museau, groin, visage inventé pour être ressemblant, et le regard, le plus difficile à traquer. L'éthique, ce sont les titres : Séduite et délaissée, Ça va pour cette fois-ci, La Dame au hoola-hop, La Grande Bigote. "Les bigotes, ça vient du jour de l'enterrement de mon père, en 1928 à Servance, toutes ses copines, là, c'était saisissant !" D'autres fois, les bigotes viennent de la famille de Thérèse. Le souvenir, c'est comme les nuages, toujours en formation.

Il voit Bonnard dans un musée, une minuscule boîte à la main, en train de retoucher une de ses toiles. Espiègle : "Ah ! je vous y prends, hein ?" Paul Fréchet, professeur à l'école Boulle, lui met un Kandinsky sous le nez : "Regardez, Gillet, c'est pour vous !" Le déclic vient de Mondrian : celui des arbres ? "Mais il a peint des arbres toute sa vie !" Le rire méchant est appris chez Ensor, la notoriété, on s'en fout : "J'ai l'impression que je serai connu par Le Prétoire. Je ne sais pas pourquoi, je ne suis apprécié qu'au nord de la Loire.

"Je joue aux échecs de tête, je joue la nuit, je regarde avec une loupe. Les joueurs d'échecs sont comme les peintres, ils n'analysent pas, ils voient les choses globalement. Un cheval, avant que ce soit un cheval, c'est un tableau, une surface plate avec des couleurs accumulées." Peu d'animaux chez lui ? C'est vrai, son bestiaire est court, à part le perroquet de Goya et ce tableau perdu ou volé, personne ne sait, avec un arbre, un perroquet, un chat. De loin en loin, on lui en a signalé l'existence, on l'aurait vu ici, il aurait été en vente là, puis il a fini par vraiment disparaître : il lui est attribué, "mais en fait, c'est marrant, il est de Thérèse."



Francis Marmande


"La grande dérision", galerie Guigon, jusqu'au 31 octobre. 39, rue de Charenton, Paris 12e. Métro Bastille. Tél. : 01-53-17-69-53. Du mercredi au samedi de 14 heures à 19 heures, le dimanche de 15 heures à 19 heures.



LE MONDE, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.10.03

 

zone cliquable